Terence Crawford : un immense talent, une carrière incomplète

Terence Crawford a peut-être tout eu pour entrer sans débat dans la légende, sauf la carrière qui allait avec.
Terence Crawford est un cas étrange, presque frustrant. Quand on le regarde boxer, tout semble à sa place : l'intelligence, le calme, la précision, la capacité à changer de garde, à comprendre très vite ce que l'adversaire veut faire et à le lui retirer. Il a le talent d'un boxeur qui devrait laisser derrière lui une carrière indiscutable. Pourtant, quand on se penche sur son parcours, un doute s'installe. Pas sur sa valeur, mais sur ce que raconte vraiment son palmarès. Et plus on le relit, plus une idée s'impose : Crawford est peut-être passé à côté de la carrière qui aurait fait de lui une légende incontestable.
Le début, pourtant, tient parfaitement debout. En légers, puis surtout en super-légers, Crawford fait ce qu'un grand champion est censé faire. Il va gagner à l'extérieur contre Ricky Burns, domine de très bons noms comme Viktor Postol, Felix Diaz ou John Molina Jr., puis unifie la catégorie contre Julius Indongo. On peut toujours discuter de la profondeur exacte de cette division, mais certainement pas de la logique de sa progression. À ce stade, sa trajectoire est propre, forte, presque exemplaire. Le problème n'est pas là. Il commence vraiment au moment où Crawford arrive chez les welters.
En 2018, tout conduit vers un seul combat : Errol Spence Jr. C'est le rendez-vous évident, celui qui a du sens sportivement, financièrement et symboliquement. Crawford arrive avec le prestige du champion incontesté de la catégorie inférieure, Spence est la figure majeure des welters, le public veut ce duel, la boxe en a besoin. Et pourtant, il ne se fait pas. Pas en 2018, pas en 2019, pas en 2020, pas en 2021, pas en 2022. Il faut attendre 2023. Cinq ans. Cinq années pendant lesquelles Crawford reste dans cette catégorie sans vraiment construire ce qui devait faire de ce règne un passage historique.
Le trou d'air chez les welters
Ce n'est pas qu'il ne se passe rien, bien sûr. Crawford bat Jeff Horn, Jose Benavidez Jr., Egidijus Kavaliauskas, Shawn Porter, David Avanesyan, ainsi que des versions tardives d'Amir Khan et de Kell Brook. Le problème, c'est la nature de ces victoires. Jeff Horn est un nom connu, mais pas une référence durable. Benavidez Jr. arrive diminué. Kavaliauskas est un très bon top 10, pas un boxeur qui change le regard porté sur une carrière. Porter reste un adversaire sérieux, mais pris au soir de son parcours, dans ce qui sera son dernier combat. Quant à Khan et Brook, ils n'appartiennent déjà plus vraiment au sommet de leur époque au moment où Crawford les affronte.
Le fond du sujet est là. Une carrière légendaire ne se construit pas seulement en accumulant des victoires propres contre des challengers corrects. Ces combats, un champion doit les faire, évidemment. Mais ils n'impriment pas une carrière dans la mémoire. Ils entretiennent un règne, ils ne l'élèvent pas. Pendant trop longtemps, Crawford a donné l'impression de rester immobile dans la meilleure période de sa vie sportive, comme si sa carrière s'était mise à attendre au lieu de conquérir.
Quand il finit enfin par affronter Errol Spence Jr. en 2023, la performance est spectaculaire. Sans doute la plus marquante de sa carrière. Mais là encore, le problème est moins le résultat que le moment. Le combat arrive après des années d'attente, dans un contexte où Spence n'a plus tout à fait l'aura du monstre qu'il représentait auparavant. Crawford gagne, et il gagne fort, mais il gagne trop tard pour que ce succès absorbe à lui seul toutes les années perdues avant lui.
Le paradoxe se prolonge ensuite. Crawford monte en super-welters contre Israil Madrimov et ne laisse pas une impression écrasante. Puis il grimpe jusqu'aux super-moyens pour battre Canelo. C'est un résultat majeur, évidemment, mais là encore, l'impression laissée n'est pas celle d'un rouleau compresseur qui terrasse une division. Canelo lui-même n'est plus dans sa phase la plus tranchante. Au final, quand on regarde la liste des grands noms qui restent vraiment dans le parcours de Crawford, on a surtout le sentiment d'une carrière brillante par le talent, mais moins dense qu'elle n'aurait dû l'être.
La carrière qui n'a jamais eu lieu
C'est pour cela que le vrai sujet, au fond, n'est pas seulement la carrière qu'il a eue, mais celle qu'il aurait pu avoir. Si Crawford avait compris plus tôt que Spence n'allait peut-être jamais arriver au bon moment, il pouvait changer de route. Monter en super-welters, par exemple, et se confronter à Jermell Charlo, Brian Castano, Tony Harrison, Erickson Lubin, Jarrett Hurd ou Erislandy Lara. Là, il y avait des noms. Là, il y avait des combats capables de donner du relief à un palmarès. Là, il y avait aussi la possibilité de ce que la boxe produit de moins en moins : des rivalités, des revanches, peut-être des trilogies. Ce sont ces séquences-là qui forgent une légende, pas seulement les colonnes d'un BoxRec bien remplies.
Et l'horizon pouvait aller encore plus haut. En moyens, un combat contre Golovkin aurait immédiatement pesé lourd, qu'il soit gagné ou perdu. Murata, Derevyanchenko, Daniel Jacobs offraient aussi des options crédibles et intéressantes. En super-moyens, Crawford aurait pu tenter une route plus longue, plus exigeante, plus proche de celle qu'a suivie Canelo pour imposer son règne, en passant par des noms comme Caleb Plant, Billy Joe Saunders, Callum Smith ou John Ryder. Peut-être qu'il n'aurait pas tout gagné. Peut-être qu'il aurait perdu ici ou là. Mais c'est justement le point : une carrière légendaire n'est pas forcément une carrière immaculée. C'est une carrière qui accepte de se mesurer à des sommets répétés.
Ce qui rend le cas Crawford si particulier, c'est que rien de tout cela n'enlève quoi que ce soit à son niveau. Il reste un immense boxeur, peut-être l'un des plus doués de sa génération. Il a aujourd'hui la reconnaissance, l'argent et la lumière qu'il cherchait depuis longtemps. Mais il reste aussi ce sentiment tenace que, dans les années où il devait partir à la chasse aux plus grands noms, il a trop souvent attendu, trop souvent temporisé, trop souvent pris des combats qui ne pouvaient pas suffire.
Au fond, la frustration vient de là. Crawford n'est pas un faux grand boxeur. C'est peut-être même l'inverse : un vrai très grand qui laisse malgré tout une carrière moyenne à l'échelle de ce qu'elle aurait pu devenir. Et quand on regarde le CV d'un combattant avec, surtout, des regrets, il devient difficile de parler d'une légende accomplie.
